II
PILAR, recroquevillée dans son coin, près de la fenêtre, se disait que l'Angleterre exhalait une drôle d'odeur… La différence d'odeur avec le pays d'où elle venait était ce qui la frappait le plus. Ici, point d'ail, point de poussière et très peu de parfum. Ce compartiment sentait le renfermé… le soufre et le savon. Pilar renifla délicatement et décela une autre odeur déplaisante… émanant du col de fourrure de la grosse dame assise à côté d'elle. Comment pouvait-on se parfumer à la naphtaline ? se demanda Pilar.
Un coup de sifflet retentit, une voix de stentor cria un avertissement, le train s'ébranla lentement et sortit de la gare. Ils étaient partis… chacun vers sa destination…
Le cœur de Pilar battit un peu plus vite. Mènerait-elle à bien le plan qu'elle s'était tracé ? Oui, certes… Elle y avait mûrement réfléchi… et s'était préparée à toute éventualité. Elle réussirait… elle devait réussir…
Les lèvres rouges de Pilar remontèrent légèrement vers les coins et sa bouche prit soudain une expression cruelle et gourmande à la fois, comme la bouche d'un enfant… soucieux de satisfaire ses désirs et ignorant encore la pitié.
Elle regarda autour d'elle avec une curiosité non dissimulée. Tous ces Anglais – ils étaient sept – lui paraissaient très drôles. Tous étaient riches et prospères… à en juger par leurs vêtements et leurs chaussures. Oh ! elle savait par ouï-dire que l'Angleterre était un pays riche. Mais vraiment, ces gens-là manquaient de gaieté.
Debout dans le couloir, se tenait un bel homme… tout à fait du goût de Pilar. Elle aimait son visage bronzé, la courbe de son nez busqué et ses épaules carrées. Plus vite qu'une jeune Anglaise, Pilar avait senti que cet homme l'admirait. Sans avoir levé les yeux sur lui, elle savait au juste combien de fois il l'avait regardée et devinait sa surprise.
Pilar enregistra le fait sans émotion : elle venait d'un pays où les hommes ne se gênaient point pour regarder les femmes. Elle se demanda s'il était Anglais et décida que non.
« Il est trop vivant, se dit-elle, et pourtant il a les cheveux blonds. Peut-être est-il Américain ? »
Il lui rappelait les acteurs de cinéma dans les films de Far West.
Un employé se frayant un chemin le long du couloir annonçait :
« Déjeuner ! Premier service ! Prenez vos places ! Premier service ! »
Les sept occupants du compartiment de Pilar possédaient des tickets pour le premier service. Ils se levèrent comme un seul homme et, brusquement, Pilar se trouva dans une paisible solitude.
Vivement, elle remonta la vitre qu'une femme à cheveux gris et à l'air batailleur avait baissée de quelques centimètres. Puis, elle s'installa confortablement dans son coin et contempla la banlieue septentrionale de Londres. Elle ne détourna pas la tête lorsque la porte vitrée glissa et s'ouvrit. Pilar savait que c'était l'homme du couloir qui pénétrait dans le compartiment pour bavarder avec elle.
L'air pensif, elle ne quittait pas des yeux la fenêtre.
« Voulez-vous que je baisse la vitre ? » lui demanda Stéphen.
Elle lui répondit d'un ton détaché : « Au contraire, monsieur, je viens de la fermer. »
Elle parlait l'anglais correctement, mais avec un léger accent.
Durant le silence qui suivit, Stéphen pensa :
« Une voix délicieuse… pleine de soleil… Une voix chaude comme une nuit d'été… »
De son côté, Pilar se dit :
« J'aime sa voix ample et forte. Cet homme est agréable. »
Stéphen ajouta :
« Le train est bondé.
— Oh ! oui. Les gens quittent Londres… sans doute parce qu'il y fait trop sombre. »
L'éducation de Pilar ne comportait point de règlements rigides. On ne lui avait pas appris à considérer comme un crime de parler à un inconnu dans un train.
Si Stéphen avait été élevé en Angleterre, il eût peut-être hésité à entrer en conversation avec une jeune fille. Dans la simplicité de son âme, il ne voyait aucun mal à adresser la parole à qui bon lui semblait.
Il sourit à la réponse de Pilar et dit :
« Londres est une ville horrible, n'est-ce pas ?
— Oh ! oui ! Je ne l'aime pas du tout.
— Moi non plus.
— Vous n'êtes pas Anglais ?
— Je suis citoyen de l'Empire britannique, mais je viens de l'Afrique du Sud.
— Voilà l'explication ! s'exclama Pilar.
— Et vous ? Vous venez de l'étranger ?
— Oui, d'Espagne.
— Ah ! Alors, vous êtes Espagnole ?
— À moitié. Ma mère était Anglaise. Voilà pourquoi je parle si bien l'Anglais.
— Et que pensez-vous de cette guerre d'Espagne ?
— C'est affreux… Que de maisons démolies ! Quelle destruction !
— À quel parti appartenez-vous ? »
Les idées politiques de Pilar semblaient plutôt vagues. Dans le village qu'elle habitait, on parlait peu de la guerre.
« Cela se passait loin de chez nous, expliqua-t-elle. Naturellement, le maire, en tant que fonctionnaire, soutenait le gouvernement ; le curé était pour le général Franco… mais le reste des gens s'occupaient de leurs vignes et de leurs cultures et n'avaient pas le temps de discuter ces questions.
— Ainsi vous n'avez été témoin d'aucune bataille ?
— Pas dans ma région, mais comme je traversais le pays en voiture, j'ai vu des villes entières détruites… Une bombe tomba près de nous : une maison s'écroula et une auto flamba sous nos yeux. Le spectacle en valait la peine ! »
Les lèvres de Stéphen se tordirent en un sourire forcé.
« Et vous avez pris plaisir à contempler ce désastre ?
— J'en ai été fort ennuyée, car je voulais poursuivre ma route et notre chauffeur a été tué au volant. »
Stéphen l'observait.
« Vous n'en avez pas été autrement bouleversée ? »
Pilar écarquilla ses grands yeux sombres.
« Nous devons tous mourir un jour ou l'autre, n'est-ce pas ? Si la mort tombe du ciel et vous frappe… boum !… comme cela, d'un seul coup, on part un peu plus vite, voilà tout ! On vit aujourd'hui et demain on est mort.
— Vous ne me faites pas l'effet d'être une pacifiste, dit Stéphen en riant.
— Une… quoi ? »
Le mot que venait de prononcer son interlocuteur n'entrait pas dans le vocabulaire de la jeune Espagnole.
« Pardonnez-vous à vos ennemis, señorita ? »
Pilar secoua énergiquement la tête.
« Je n'ai pas d'ennemis. Mais si j'en avais…
— Eh bien ? »
Stéphen l'observait, fasciné par la courbe de ses jolies lèvres cruelles.
D'une voix grave, Pilar prononça :
« Si j'avais un ennemi… un ennemi réel… je lui couperais la gorge comme ceci… »
Sa main esquissa un geste rapide.
Stéphen demeura stupéfait.
« Vous êtes assoiffée de sang, señorita ? »
De son ton le plus naturel, Pilar lui demanda :
« Et vous, comment traiteriez. Vous un ennemi ? »
Il sursauta, dévisagea la jeune fine, puis éclata de rire.
« Je n'en sais rien… »
Agacée, Pilar insista :
« Mais si, voyons ! Vous le savez bien. »
Stéphen cessa de rire, poussa un soupir et proféra d'une voix basse :
« Oui, je sais… »
Puis, changeant rapidement de sujet, il demanda à Pilar :
« Pourquoi ce voyage en Angleterre ?
Prenant un ton affecté, elle répondit :
« Je viens pour vivre dans ma famille… ma famille anglaise.
— Je comprends. »
Stéphen se rejeta en arrière. Tout en étudiant la jeune fille il se demandait à quoi ressemblait la famille anglaise de cette étrangère, et essayait de s'imaginer cette Espagnole dans un foyer de Britanniques compassés, pendant les fêtes de Noël.
« Est-ce beau l'Afrique du Sud ? » demanda Pilar.
Stéphen lui parla de son pays. Elle l'écouta avec l'attention et la joie d'une enfant à qui l'on raconte une histoire. Il prit plaisir à répondre à ses interrogations naïves mais judicieuses et s'amusa à transformer son récit en une sorte de conte de fées.
Le retour des sept voyageurs mit fin à cette distraction. Stephen se leva, sourit à son interlocutrice et regagna le couloir.
Au moment de franchir la porte du compartiment, il s'écarta pour laisser passer une vieille dame, et ses yeux tombèrent sur l'étiquette d'une valise en paille exotique ; de toute évidence celle de la jeune étrangère. Il lut : « Miss Pilar Estravados… » L'adresse qui suivait le laissa presque incrédule : « Manoir de Gorston, Langsdale, Addlesfield. »
Il se retourna à demi, lança vers la jeune fille un regard méfiant et intrigué, puis sortit dans le couloir et, l'air soucieux, alluma une cigarette.